Groupe de recherche pour la réconciliation sociale, paix juste et développement
srs@ustpaul.ca
Téléphone: 613-236-1393
Poste 2483
Liens rapides

Séminaire du midi

Projet Lettres – La justice réparatrice post-génocide au Rwanda

 

Date : 19 septembre 2017

Heure : de midi à 13 h 15

Conférencière : Delphine Furaha, aumônière au Rwanda

 

Pierre Allard a d’abord expliqué qu’après sa carrière au Service correctionnel Canada, lui et sa femme, Judith, ont été invités pour enseigner la justice réparatrice au Rwanda.

Juste.Équipage – promouvoir la justice réparatrice a créé. Just.Equipping, en anglais, transmet l’idée qu’une équipe entière est nécessaire pour restaurer les vies et les rêves brisés.

La justice réparatrice dans ce contexte s’appuie sur l’écoute, la vérité et la réparation, dans une optique de respect pour la victime, le contrevenant et la communauté concernée.

 

Après avoir participé à de nombreuses sessions de formation, certains des aumôniers des prisons rwandaises ont réalisé que le rôle de l’aumônier ne consistait pas seulement à prêcher, mais qu’écouter était également essentiel. Après s’être mis à l’écoute pendant plusieurs mois, ils ont reçu plus de 400 lettres écrites par les prisonniers, demandant le pardon auprès de leurs victimes-survivants.

On s’est alors demandé quoi faire avec ces lettres, comment les faire parvenir à destination, comment approcher les victimes dans les communautés éloignées et réparties partout dans le pays? Un protocole a été mis en place sous forme de séances d’enseignement avec les prisonniers, les autorités, les communautés et les victimes.

Delphine (Fine) Furaha a donc été présentée comme membre clé de la petite équipe qualifiée pour travailler sur le « Projet des Lettres ».

Elle a expliqué que, depuis 2009, elle a travaillé en tant qu’aumônier de prison, ayant notamment bénéficié de l’enseignement de la justice réparatrice avec Juste.Équipage, et a reconnu l’importance de l’écoute comme étape menant au pardon.

Elle et son équipe ont premièrement dû déterminer comment distribuer ces lettres, dans un pays sans numéros sur les maisons ni boîtes aux lettres postales – lettres, qui, de par leur nature sérieuse, devaient être livrées en personne. Il a fallu plus de trois ans de voyages en minibus, en moto et à pied (souvent en arrivant dans un village de montagne, on se faisait dire que la personne qu’on cherchait était dans la montagne voisine) avant que toutes les lettres soient livrées. Certaines victimes n’ont pas voulu accepter les lettres, et les aumôniers ont dû simplement remettre les lettres dans leurs poches, laissant un contact téléphonique, puis repartant chez eux. La plupart des victimes toutefois voulaient qu’on leur lise la lettre, et après un long processus émotionnel de mémoire, de découverte de la vérité, et de verbalisation de leur histoire, la réconciliation a commencé. Beaucoup voulaient rencontrer en personne leur contrevenant et voulaient poser de nombreuses questions – questions auxquelles seul ce dernier pouvait répondre. 

L’étape suivante a donc consisté à amener les victimes au Petit Sanctuaire où, autour de la table du dîner, et souvent jusque tard dans la nuit, les victimes ont été libres de parler de ce qui s’était passé et de ce qu’elles espéraient de la rencontre. Des heures ont été passées à écouter, prier et pleurer ensemble. Le jour suivant, elles sont allées à la prison rencontrer leur contrevenant, que l’aumônier avait préparé à la rencontre. Quelques-unes de ces rencontres ne se sont pas bien passées. Le contrevenant a été incapable de dire la vérité en sa totalité; et la victime a été incapable de pardonner. Par contre, la plupart se sont très bien déroulées. Assis dans un environnement qui offrait de la sécurité, le contrevenant offrait ses regrets sincères, et la victime posait toutes ses questions (Où sont les corps de mes fils? Comment as-tu tué ma femme? Etc.), puis étreignait le prisonnier et lui accordait son pardon.

Après ces rencontres significatives, les victimes et les contrevenants ont gardé le contact avec les aumôniers pour mesurer comment ils vivaient cette nouvelle étape dans leurs vies. De nombreuses victimes ont appelé pour dire qu’elles avaient payé les frais de scolarité des enfants des prisonniers, ou qu’elles avaient donné un terrain ou une vache à la famille, ou encore laissé de l’argent pour la cantine. De nombreux contrevenants ont raconté comment ils avaient pris contact avec leur famille pour dire qu’ils avaient été pardonnés et que leurs familles pouvaient maintenant marcher sans peur dans leur communauté.

 

Quels semblent être les résultats de ces rencontres? Aussi douloureuses soient-elles, elles semblent aussi inévitablement avoir apporté une nouvelle paix intérieure et du baume au cœur à toutes les parties du groupe. Les victimes ont souvent dit qu’elles dormaient mieux pour la première fois depuis le génocide. Les prisonniers ont souvent signalé que leurs cauchemars chroniques s’étaient arrêtés. Les relations communautaires s’améliorent toujours. L’effet de s’engager à écouter a su, finalement, conduire à la dissipation des obstacles récurrents au profit de vivre en paix.

Fine a exprimé ses remerciements à Dieu et à son auditoire.

Vern Neufeld Redekop a souligné qu’il est important de comprendre ce qui a été partagé, dans un cadre mettant en valeur l’importance de ces évènements. Premièrement, prenant en compte les obstacles rencontrés, il devient clair qu’il est nécessaire d’acquérir une vision profonde pour affronter les obstacles et la persévérance continuelle qui est exigée face à des difficultés. Deuxièmement, il y a là des émotions profondes et vraies, qui, pour être confrontées, requièrent de l’intelligence émotionnelle, de la sagesse et de la sensibilité. Troisièmement, l’aumônier pourrait être sujet d’un traumatisme secondaire et a besoin d’un soutien. Finalement, ceci est une extension créative et exigeante de la justice réparatrice, qui répond aux pires types de violence. C’est pourquoi cela sert d’exemple et pose des questions : peut-elle être reproduite dans des situations similaires ailleurs dans le monde? Et comment les autres peuvent-ils utiliser cette expérience pour construire de façon créative des moyens pour répondre au traumatisme et à l’injustice, et aider les communautés brisées? 

De gauche à droite: Evelyne Kwizera, Delphine Furaha, Judy Allard, Hortense Bleytou, Vern N. Redekop, Anne-Marie Habyalimana and Pierre Allard